Yvonne Hagnauer, une pédagogue « Juste parmi les nations »

Yvonne Hagnauer, une pédagogue « Juste parmi les nations »

Cet article participe à l’évènement inter-blogueurs “Les femmes qui font l’histoire” du blog Prince.sse si je veux. Découvrez d’autres histoires inspirantes sur www.princessesijeveux.com 

Dans le domaine de la pédagogie, on entend souvent parler de Freinet, Steiner ou encore Montessori, mais en cette journée internationale des droits de la femme, je voulais mettre à l’honneur une autre femme aux idées novatrices : Yvonne Hagnauer. Je vous propose donc de (re)découvrir son histoire avant de vous présenter sa pédagogie.

Les débuts d’Yvonne Hagnauer.

Yvonne Even est née le 9 septembre 1898 dans la banlieue parisienne d’une famille d’origine Bretonne. Elle poursuit de brillantes études et obtient son certificat d’enseignement général en Histoire, et Lettres ainsi qu’un diplôme de l’Université de Cambridge en Anglais avant de devenir professeur à l’Ecole Supérieure de Commerce à Paris. Très tôt, elle s’engage dans les actions syndicalistes (Syndicat National des Instituteurs) où elle rencontre Roger Hagnauer avec qui elle se marie le 28 décembre 1925. C’est en octobre 1929 qu’elle obtient sa nomination à un cours complémentaire à Paris. Cette même année, elle est élue conseillère départementale de l’enseignement primaire dans la 5ème circonscription. Quelques années plus tard, en 1938, Yvonne met en place la ligue des femmes pour la paix. Pacifiste engagée, elle signe en 1939 le tract de Louis Lecoin « Paix immédiate ». Ce tract, rédigé dès la déclaration de la seconde guerre mondiale, distribué à 100 000 exemplaires et signé par plusieurs personnalités politiques, fut condamné comme « acte pouvant porter atteinte au moral de l’armée et de la population » (décret-loi du 1er septembre 1939). Cette signature vaudra à Yvonne et à son mari d’être révoqués de l’enseignement public par le gouvernement d’Edouard Daladier. Ce n’est que trois ans plus tard qu’ils seront réintégrés.

Les actions d’Yvonne Hagnauer durant la Seconde Guerre Mondiale

En 1939, le Secours National, créé en 1914 pour subvenir aux besoins de la population française touchée par la Première Guerre Mondiale, est réactivé par le gouvernement Daladier. Cette organisation est placée sous l’égide du Maréchal Pétain dès le lendemain du décret instituant le statut des juifs, soit le 4 octobre 1940. Le Secours National met alors en place des établissements afin de pouvoir accueillir les enfants qui se trouvent privés de leur famille durant la guerre (à cause de l’exode ou des bombardements) ou qui subissent de plein fouet les restrictions alimentaires. C’est dans cet objectif que la Maison de Sèvres voit le jour en 1941. Yvonne, à ce moment-là, est sans emploi et lorsque le Secours National la sollicite (grâce à l’intervention d’amis syndicalistes) pour y occuper un poste, elle accepte. Elle deviendra la directrice de cet établissement dès le 1er octobre 1941. Son mari la secondera dans ce poste pendant de nombreuses années. Très rapidement, ce lieu devient un refuge pour des enfants juifs apportés par des collègues instituteurs ou par des réseaux de résistance. Leur effectif a pu représenter les deux tiers des élèves à son apogée. Le couple Hagnauer leur fournissait de faux-papiers parfois avec la complicité de la municipalité de Sèvres ou le curé lorsqu’il s’agissait des certificats de baptême et de non circoncision. C’est à ce moment-là, que la plupart des enfants recevait un nouveau nom, faisant plus « français ». Entre 1942 et 1944, une soixantaine d’enfants sont ainsi protégés des persécutions nazies. Les enfants n’étaient pas les seuls à trouver un abri au cœur de cet établissement puisque selon le témoignage de son mari « le personnel enseignant comprenait plus de la moitié de ses membres frappés par les lois de Vichy ». Qu’une telle concentration de proscrits ait pu exister alors même qu’elle avait été initiée par une entité collaborative semble tout simplement miraculeux. La seule protection que prenait les acteurs de cette résistance, était l’utilisation de totem plutôt que leur véritable nom. C’est ainsi que Yvonne Hagnauer était connue sous le nom de Goéland (souvenir de ses origines bretonnes) tandis que son mari était le Pingouin (en référence à son costume noir et sa chemine blanche qu’il ne quittait jamais). Malgré plusieurs visites des services du gouvernement de Vichy, seul Roger fut victime d’une dénonciation et dû disparaître jusqu’à la fin de la guerre pour échapper à la police.

Maison de Sèvres

L’œuvre d’Yvonne Hagnauer continue après la guerre

A la sortie de la guerre, un seul enfant retrouvera sa mère et quittera la Maison de Sèvres. Tous les autres resteront, l’établissement devenant leur deuxième famille. Une troisième vague d’enfants est alors venue grandir les rangs des élèves de la Maison de Sèvres : après les enfants touchés par l’exode ou le rationnement alimentaire, puis les enfants juifs, l’établissement a accueilli des enfants psychologiquement choqués par la guerre (trouble de l’émotivité, désadaptés, mal-logés ou encore orphelins) ou fragile jusqu’en 1970.

Yvonne et Roger ont été inculpés en octobre 1944, comme toutes les personnes ayant travaillé pour le Secours National mais de nombreux témoignages les disculpèrent rapidement.

Le 10 septembre 1974, Yvonne Hagnauer fut désignée comme « Juste parmi les nations », titre honorifique délivré par l’Etat d’Israël aux personnes « qui ont mis en danger leur vie pour sauver des juifs ».

Yvonne Hagnauer est décédée le 1er novembre 1985.

La pédagogie mise en place par Yvonne Hagnauer

Très tôt, Yvonne s’intéresse à la pédagogie et applique certaines méthodes novatrices dans sa classe. Elle publie également dans l’Ecole du Grand Paris, une série d’études sur des expériences nouvelles. Elle pensait qu’il était nécessaire de réformer les méthodes d’éducation et, dans cette optique, elle participe en 1937 à l’organisation du Congrès International de l’Enseignement.

La première politique novatrice mise en place à la Maison de Sèvres dès 1941 est la mixité des classes. En effet, à cette époque, les garçons et les filles sont encore très souvent séparés et ne prennent pas leurs cours ensembles. Mais Yvonne Hagnauer va beaucoup plus loin que cela dans l’expérimentation pédagogique.

La mixité des cours, une pratique novatrice à cette époque

Yvonne se base sur plusieurs pédagogies différentes (Freinet, Dumas, le Père Chatelain, etc.) mais la principale sera la pédagogie d’Ovide Decroly. Elle devra néanmoins adapter celle-ci à son public non pas privilégié (comme c’était le cas pour les élèves d’Ovide Decroly) mais traumatisé par les événements historiques de cette époque. L’idée est donc de créer un climat intellectuel, moral et affectif permettant la réadaptation de ces enfants.

La pédagogie mise en place par Yvonne s’articulait autour de projet développés par les élèves. Ces sujets d’intérêt avaient pour objectif de partir de ce qui motive les élèves pour les amener petit à petit à découvrir d’autres horizons et à élargir leurs connaissances. Par cette approche, Yvonne souhaite développer la responsabilité, la créativité mais aussi le goût de l’effort de ces enfants. De plus, pour Ovide Decroly, la salle de classe n’avait plus lieu d’être puisque tout environnement peut se transformer en lieu d’apprentissage. Que ce soit une ferme, une cuisine, l’atelier d’un artisan ou encore la rue, chaque situation permet à l’élève d’apprendre de nouvelles notions. Yvonne reprend cette idée en organisant de très nombreuses sorties avec ses élèves, que ce soit dans des lieux classiques tels que les musées, le théâtre, l’opéra mais également des lieux d’ordinaires plus fermés comme les studios de télévisions, les usines ou encore le marché de Rungis.

Les enfants se retrouvent au cœur de leurs apprentissages, non seulement en participant à la sélection du sujet d’intérêt autour duquel va s’articuler leurs découvertes mais également, lors de restitutions, en organisant des expositions temporelles à la Maison de Sèvres où leurs projets étaient illustrés et présentés par leur soin aux autres élèves. Une grande place est ainsi laissée à la découverte personnelle, à la créativité, à l’observation ou encore à l’expression artistique.

Les sujets d’intérêt n’étaient jamais choisis à l’avance mais après réflexion entre les élèves et les enseignants. Ceux-ci pouvaient être très variés (« travailler », « se loger », « se nourrir », « se protéger, se vêtir », « l’air », « l’eau ») et permettaient d’aborder différents aspects de l’enseignement comme la littérature, les sciences, les techniques ou encore l’aspect artistique. C’est ainsi que Danielle H. et Béatrice B. se souviennent de leur travail autour du thème de « l’air » : après avoir étudié Antoine de Saint-Exupéry, elles ont pu visiter l’aéroport d’Orly, faire un baptême en planeur et même rencontrer Didier Daurat, créateur de l’aéropostale.

De nombreuses personnalités ont ainsi foulé le sol de la Maison de Sèvres pour partager leurs connaissances et leur passion avec les jeunes élèves.

Musique : une des activités que pouvait choisir les enfants

Yvonne Hagnauer s’est appliquée à préparer ses élèves au monde extérieur et elle mettait un point d’honneur à ce qu’ils réussissent leur examen. C’est pourquoi des activités obligatoires (nécessaire à l’obtention d’un diplôme) se croisaient avec des activités choisies (telle que la danse, le jardinage, la cuisine, les marionnettes, etc.) Ces dernières, bien que non nécessaires à la validation d’un diplôme, n’étaient pas pour autant prises à la légère et certains de ces ateliers étaient équipés de matériels professionnels et enseignés par des ouvriers qualifiés.

En parallèle de cette pédagogie basée sur des projets, l’établissement fonctionnait sur un modèle de « République par les enfants », ce qui va dans le sens du développement de la responsabilité des élèves. En effet, ceux-ci devaient gérer, en petits groupes, chaque tâche quotidienne, que ce soit le ménage, la gestion des enfants les plus jeunes ou même la confection des tartines le matin. Chaque décision importante étaient prises en concertation avec les élèves qui, tous, avaient leur mot à dire.

Avec le recul, des études ont été réalisées sur le devenir de ces enfants qui ont passé leur jeunesse au sein de la Maison de Sèvres. Malgré un environnement fermé qui a peu préparé ces futurs adultes à la « vraie vie », occultant les problèmes psychologiques et instaurant une bulle de surprotection (due très probablement à l’historique de l’établissement) il est noté que la très grande majorité des adultes issus de cette pédagogie ont gardé un très bon souvenir de leur enfance et assurent que la Maison de Sèvres a beaucoup influencé leur personnalité d’adulte : « sensibilité artistique, originalité, sens de la collectivité, de la responsabilité et de l’engagement, ouverture aux autres, esprit anticonformiste, contestataire et combatif sont en effet quelques-uns des traits de personnalité qu’on retrouve chez beaucoup d’entre eux» d’après une étude réalisée par Chloé Maurel.

La pédagogie d’Yvonne Hagnauer, une pédagogie trop vite oubliée ? Et vous ? Que pensez-vous de ses idées ?

Sources :

Cet article a 6 commentaires

  1. Emilie

    Cette grande dame mériterait d’être davantage connue, vraiment !
    Merci pour cette découverte !

    1. Miss Obou

      C’est vrai que peu de monde la connaisse et pourtant elle a fait de belles choses!

  2. Primvert

    Alors là, je ne connaissais pas du tout Yvonne Hagnauer !! Le monde de la pédagogie m’était aussi inconnu, j’ai appris pleins de choses. Très bon article !

    Cette idée de “République le les enfants” est vraiment intéressante, ça m’a rappelé le Japon qui instaure un système assez proche dans ses écoles actuellement. C’est dire comme l’idée d’Yvonne est précurseur ! Ce serait pas mal d’appliquer cela à nouveau. En tout cas, ça donne envie d’être son élève haha !!

    1. Miss Obou

      Je ne savais pas qu’il y avait un système qui s’inspire de la république des enfants au Japon! C’est vrai que c’est super intéressant! Moi, j’adore l’idée de travailler sur des projets!
      Je suis ravie que cet article t’ait plu!

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